Le monde numérique est ainsi fait : Loin de devenir une zone de non droit et de liberté absolue que certains avaient naïvement supposée, il s’avère de jours en jours plus puissant à enregistrer, tracer, publier, interagir, marquer, noter, évaluer, etc. sans laisser place à la moindre amnésie.
Il s’agit d’un monde numérique complet, celui dans lequel vous pouvez échanger et agir, vendre et acheter, parler et écouter. Car si vous pensez simplement observer, sans interagir, vous restez au stade du peep-show : de l’observateur (presque) passif. Même ceux qui croient y échapper se trompent : banque, sécu, médecin, voyages, vous existez bel et bien dans ce monde.
Mais ce monde, à l’opposé de notre monde matériel, n’oublie rien. Il ressemble à un épisode de « Les Experts » dans lequel ces policiers scientifiques arrivent à retrouver toutes sortes de traces de manière incroyable afin de remonter jusqu’aux coupables et de les confondre.
Le monde numérique, qui n’a rien de virtuel, enregistre un tas de trucs : le chemin de votre domicile à chez vous, ce que vous avez lu, écrit, quand, ce que vous recherchez, vendez ou achetez, etc. Alors que les Experts sus-cités peinent à reconstituer les traces, le monde numérique offre une tonne d’outils permettant de retrouver les vôtres (de traces), publiques ou pas ! L’excellent article de Fred Bordage dans TechCrunch (encore) en fait une liste impressionnante ! Et encore eBay ou autres plateformes de e-commerce ne sont pas citées, ni votre GPS ou encore la puce de l’alarme de la maison ou la badgeuse du bureau, voire même de Google Earth.
Si l’article de Fred est pertinent, il vaut mieux tourner 7 fois ses doigts au-dessus du clavier avant de valider, il ne parle pas du futur. En effet, je constate que nous avons chacun, de ci de là, laissé des traces plus ou moins positives de notre passage (un éclair de lucidité traverse mon esprit
) . Une présentation PowerPoint avec des fotes de frap, une vanne pourrie sur un forum, des CV qui ne coincident pas, une saute d’humeur, etc. Un autre pan complet manque dans cet article, celui du hors la loi (76, Informatique et Libertés) de ces base de données nominatives, car situées hors de France.
Je me demande ce que cela donnera dans 10 ou 20 ans : plus d’amnésie, de mémoire sélective, des milliards d’informations personnelles archivées, rangées, classées et accessibles, ça donne quoi ?
Je ne veux pas savoir ce que je faisais le 11 mars 1986, je m’en moque. Mais nos enfants pourront savoir ce qu’ils faisaient quand ils avaient 18 ans, 317 jours et 23 heures : tchat, coup de fil, email, billet de blog, commentaire, vidéo, photo avec le téléphone, état de la pelouse dans le jardin, recherche sur le net, retrait bancaire, trajet GPS, etc. l’enregistrement universel a commencé.
Alors sans crier à Big Brother (on ne peut pas écarter des dérives nauséabondes) ni aux ravages possibles de publicité hyper-ciblées, je m’interroge sur ce droit à l’oubli (pour « honnêtes gens ») et à la chance que nous avons eue de grandir sans tracking, monitoring, etc. Le seul espoir de tranquillité (à part l’option maquis corse, je pars vivre avec mes chèvres et encore Google Earth est là !) me semble provenir de la masse énorme d’informations, propre à engloutir silencieusement ces traces numériques…


